« Le débat sur l’identité nationale n’est-il pas le débat sur l’islam ? »
Le 2 novembre dernier, Luc Besson, Ministre de l’Immigration, annonce l’ouverture d’un grand débat sur l’identité nationale. De prime abord, l’utilité d’un tel consensus n’est perçu par quiconque hors mit ses instigateurs. Cette initiative doit, sans nul doute, aboutir à un rappel des valeurs comme la laïcité, l’hymne national, la République, le drapeau, la démocratie, la nation …bref, l’attachement à la patrie. Toutefois, nombreuses sont les personnes qui y perçoivent là une volonté de détourner les esprits sur une question qui n’a pas lieu d’être.
Certains extrapolent et supposent qu’il s’agit d’une manœuvre politique qui viserait à s’octroyer les valeurs républicaines souvent restées sous le monopole des lepénistes et consœurs. D’ailleurs, Marine ne tarde pas à réagir avec vigueur et explique qu’il s’agit d’une énième tentative électorale de l’UMP pour s’accaparer le programme du Front National à l’aube des élections régionales. Mais, cet argument tombe très vite dans les escarcelles du droit commun tant ses valeurs appartiennent à tous les français.
Alors que le débat capte l’attention d’une élite politique de droite qui affirme avec conviction la nécessité d’une telle initiative, l’opposition dénonce une volonté de la part du gouvernement de masquer les enjeux essentiels et une politique incapable de prendre des mesures adéquates en réponse à des graves problèmes socio-économiques. Entre controverse et incompréhension, le débat ne décolle pas et beaucoup fustige cette initiative et dénonce les périls qui peuvent en découler. « Je crains terriblement que ce débat dans les préfectures dérive vers le repli xénophobe et vers le nationalisme dont François Mitterrand rappelait qu'il était synonyme de la guerre », déclare Pierre Moscovici.
Effectivement, le débat ne tarde pas à libérer « les paroles racistes et xénophobes », et une fois de trop, bien loin des préoccupations sociales, le gouvernement préfère se pencher sur des faits qui tendent à montrer du doigt et à mettre sur le devant de la scène partie des citoyens dont le seul tort est son appartenance à l’islam. Cette identité religieuse se poserait comme une alternative non conforme aux valeurs de la République. Les quelques 350 femmes en hijab dans tout l’hexagone ou encore les « mariages gris » sont présentés comme arguments forts.
Sous prétexte d’adhérer à M. le Ministre, doit-on prôner l’unité, la standardisation des cultures au détriment du respect des minorités et des richesses qui découlent de la différence ? Non, au risque d’être catalogué comme xénophobe ou ségrégationniste. Au nom d’une France qui refuse le communautarisme, un terme qui tend à définir de plus en plus la communauté musulmane, des citoyens français sont fustigés et leurs signes distinctifs anathématisés.
L’acharnement d’une certaine classe politique à mettre sur le devant de la scène « l’essaim musulman » est devenu « un produit star » et s’avère être un programme politique de tout premier ordre.
La politisation de l’Islam deviendrait une réelle menace pour la République et la laïcité. L’instrumentalisation de l’islam est devenue le porte drapeau, non pas d’une franche fondamentaliste mais bien d’un gouvernement qui tend à dévier les consciences du peuple des véritables symptômes d’une société.
Le débat est lancé mais, hors mis ses auteurs, nul ne sait la contenance du dispositif. Le Monde revoit la chose et précise la question : « Le débat sur l’identité nationale n’est-il pas le débat sur l’islam ? ». Le quotidien annonce explicitement ce que certaines élites politiques pensaient très bas. Le ton est donné et le cadre est enfin délimité. Le non dit du début prend forme et la volonté de mettre l’islam sur le banc des accusés est enfin arrivé à terme. Il s’agissait donc de se prononcer sur la légitimité de l’Islam en France en particulier et en Europe en général.
Le quasi plébiscite du vote helvétique sur l’interdiction de la construction des minarets en Suisse précipite les événements. Le flou concernant le débat sur l’identité nationale devient immédiatement limpide et bon nombre de citoyens français saisissent enfin la question et la chicane s’articule autour de l’Islam aussi bien sur son essence même que sur ses signes extérieurs.
Entre fantasme et diabolisation, l’Islam devient une véritable menace pour la France offensant les valeurs de la République. Sous toile d’une crainte générale, « l’islamisation rampante de la société » devient de suite une évidence et une logique implacables.
« La démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité mais la protection de la minorité »
Le référendum est souvent associé à l’essence même de la démocratie où le peuple souverain est à la base de la loi. Toutefois, au même titre que les sondages, il peut être sujet à une forme de déviance politique qui suggère parfois le rejet et la malveillance. Épisodiquement, il est jugé comme une forme d’ignorance collective qui plane comme une ombre sur la toute puissance démocratie.
D’ailleurs, les plus avertis incorporent dans la définition de la démocratie le terme « d’esprit éclairé ». Peut-on légitimer une décision irresponsable et fasciste par le simple vecteur du nombre ? Peut-on se prononcer sur un sujet au nom de la démocratie par le biais d’un vote coiffé par l’inaptitude intellectuelle et les carences culturelles ? La méconnaissance ou la non connaissance donne t-elle une recevabilité dans les démocraties modernes ? A en juger par le vote helvétique, la politique des chiffres suffit en elle-même à accorder une justification à une prise de décision où la majorité, loin des attributs d’égalité et de respect, s’enlise dans un tourbillon de mystification et de dénégation.
Depuis 700, l’auteur du scandale suisse, dont je ne citerai pas le nom, s’exclame sur la souveraineté du peuple helvétique, « seul peuple européen à disposer de lui-même, de son avenir … », un pied de nez à l’Union Européenne. Il poursuit son discours ultra fascisant, rempli de non sens, d’incohérence et j’en passe. Et là, je m’arrête un instant et je suis stupéfait du résultat du vote suisse, non par l’ampleur du score, mais par les arguments apportés par son instigateur, des arguments xénophobes et ségrégationnistes. A l’aube du XXIème siècle, comment un peuple, à la pointe du progrès, du savoir et de la démocratie, peut-il faire un bon de 500 ans et revenir dans les tourments du Moyen Age et de son flot de malheurs ?
La démocratie est, ici, le monopole et l’instrument d’un certain nombre, qui par le populisme, devient la dictature du peuple. Au regard d’Albert Camus, « la démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité mais la protection de la minorité ».
Ici, on semble bien loin de ce type de considération qui tend à légiférer sur des propositions de respect et d’égalité. Sur une proposition d’un parti d’extrême droite suisse, martelé par des affiches à la limite de l’affront, le référendum devient un véritable assommoir et tout vote devient immédiatement honorable au nom d’un populisme aussi lamentable qu’écrasant.
Les récents événements indigneraient vraisemblablement les pères fondateurs de la démocratie. Toute question mérite logiquement une réponse instruite, réfléchie et mesurée. N’est on pas en droit de réclamer ce type de système pour tout groupement d’individu quel que soit ses origines sociales, ethniques, statutaires et religieuses ? Il semble que non … une vision démocratique qui tend vers l’uniformisation et l’arbitraire. La France est une grande République où la société est multiethniques, multiculturelles et multi religieuses. A en écouter certains, cette diversité, qui en même temps clamé comme une richesse débordante, n’est pas d’actualité quant on y incorpore l’islam.
Le débat sur l’identité nationale est une véritable boîte de pandore où s’échappent, pèle mêle, les dérapages et les confusions les plus regrettables, une initiative vivement dénoncée par l’opposition et par une partie de l’UMP, irritée par les non sens, les facéties et un manque de rigueur intellectuelle indéniable. Au lendemain de la glissade cérébrale d’un élu local UMP, présentant le jeune musulman comme « parlant le verlan, portant une casquette … », le premier ministre François Fillon tentait d’apaiser les esprits en dénonçant la focalisation sur l’islam.
« Sa Majesté Nicolas 1er et l’Union (MP) font la farce »
Entre attaque frontale, confusions et dénigrement, le souverain français déclare ouvert la « chasse aux sorcières » version islam. Nombreux sont les élus de droite qui mettent en exergue l’incompatibilité des valeurs de l’islam avec celles de la République et le chef de l’Etat n’est pas en reste :
“Je m’adresse à mes compatriotes musulmans pour leur dire que je ferai tout pour qu’ils se sentent des citoyens comme les autres (…) Mais je veux leur dire aussi que, dans notre pays, où la civilisation chrétienne a laissé une trace aussi profonde, où les valeurs de la République sont partie intégrante de notre identité nationale, tout ce qui pourrait apparaître comme un défi lancé à cet héritage et à ces valeurs condamnerait à l’échec l’instauration si nécessaire d’un islam de France qui, sans rien renier de ce qui le fonde, aura su trouver en lui-même les voies par lesquelles il s’inclura sans heurt dans notre pacte social et notre pacte civique.”
La menace de l’islam sur l’identité nationale et de l’équilibre social, fruit d’une culture chrétienne, est à lire entre les lignes. Le débat se voulait neutre et consensuel, hélas, les multiples initiatives et les discours scandaleux des élus de droite, extrêmement intéressés, frôlent l’exclusion et le racisme. D’Alain Juppé à Christine Boutin, en passant par Frédéric Lefebvre, Xavier Bertrand et André Valentin, les discours tenus, dénués de toute réflexion intellectuelle, placent l’islam et les musulmans au cœur du débat tout en prétextant combattre l’extrémisme.
De l’aversion de la seconde religion européenne à la xénophobie, les graines de la discorde et de la colère sont semées et l’effet boomerang n’est, aujourd’hui, pas à l’ordre du jour. Doucement mais surement, une atmosphère pernicieuse et préjudiciable s’invite dans la société française à l’initiative d’une franche de politique de droite, un climat de tension qui apparaît en période de troubles économiques où les discours les plus dérisoires des partis populaires font mouches. A cet effet, l’irresponsabilité, l’amalgame et la fustigation d’une certaine élite politique ne s’embarrassent pas des effets pervers d’un tel débat. D’ailleurs, elle semble oublier l’inévitable imbrication des cultures, des religions et des valeurs dans les sociétés européennes.
En réelle manque d’inspiration sociale et économique, le politique s’accapare volontiers les thèmes propres aux partis d’extrême droite qui, désormais, occupe la scène nationale et internationale, déformant le débat et envenimant les relations. Cinq décennies se sont écoulées depuis l’arrivée en masse des musulmans sur le vieux continent et notamment en France. La reconnaissance des pays européens de l’islam dans le paysage social est une condition sine qua non d’un apaisement général. Il est temps que l’Islam soit reconnu comme faisant partie intégrante de l’identité européenne.
Le rappel de mémoire est un véritable enseignement car nul ne doit oublier que l’attrait au caractère fasciste a toujours débuté par le rejet de l’autre et l’exclusion. Et nul ne peut ignorer les résultats dévastateurs d’une telle conduite, imputant à toute une nation une partie de son âme et de ses valeurs humaines.
Entre amalgames et stigmatisation, le débat n’a pas fini de faire couler de l’encre. Certains, d’ailleurs, dénoncent le caractère prémédité et polémique de l’action. L’identité nationale s’apparente volontiers à l’expression « d’idéologie nationale » où la remise en question des valeurs profondes d’une partie des citoyens français s’immisçait insidieusement dans une société où les maladresses politiques ne restent pas étrangères au phénomène. Le pseudo condamnation de l’extrémisme se calque sur la tentative d’imposer à une franche de la population un mode de vie et à des pratiques respectueux des normes « judéo-chrétiennes », un terme d’ailleurs qui n’a de signification que pour ceux qui l’emploient à des fins arbitraire et iniques. L’instrumentalisation de cette expression, une expression, du reste, qui n’a ni fondement, ni réalité, n’est que le reflet d’esprits altérés refoulant la présence de la seconde religion en France dans toutes ses formes, qu’elles soient matérielles ou morales.
Ce débat prouve, une fois de plus, l’étroite relation entre l’informel et le temporel, entre le religieux et le politique, entre « la cité de Dieu et la cité des hommes », une corrélation d’autant plus irresponsable que la France se veut le berceau de la laïcité, de l’équité et de la liberté.
Ernest Renan écrivait « qu’aucun citoyen français ne sait s’il est burgonde, alain, wisigoth ».



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