La nation au 19ème siècle : Instrument de l’Etat ?
Kenan Şen
La nation au 19 ème siècle : signes et enjeux« La véritable naissance d’une nation, c’est le moment où une poignée d’individus déclare qu’elle existe et entreprend de le prouver » (A.M. Thiesse)
A travers la lecture d’un certain nombre d’ouvrage (La création des identités nationales), le processus de création de la Nation est perçue comme une œuvre étatique. Il s’agit ici de comprendre que la formation de la nation ne remonte pas dans un passé lointain comme le prétendait certains mais son origine n’est que le fruit d’un travail d’élaboration, de conception, de construction. La nation s’instaure par la volonté étatique à travers notamment une histoire commune.
Les intellectuels du milieu du 19ème tels le Français RENAN ou l’Alld FICHTE font l’apologie de la coïncidence harmonieuse entre l’Etat (l’enveloppe politique) et la Nation (le noyau culturel et ethnique).
Quand Renan précise que ce qui fonde la nation « c’est un riche legs de souvenirs » et que « l’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours », on doit entendre par plébiscite un héritage symbolique et matériel. Appartenir à la nation c’est, par conséquent, être un des héritiers d’un patrimoine commun et indivisible, le connaître et le révérer.
Le processus politique de création est engendré dès la fin du 18ème siècle, l’Etat français du 19ème siècle, quelque soit sa forme, va se charger de mettre en lumière le patrimoine français, à partir d’une relecture de la révolution et d’en diffuser le culte. L’Etat, grand architecte de la nation va s’illustrer par un interventionnisme de plus en plus poussé dans la vie quotidienne des citoyens, en vue de renforcer la cohésion nationale.
Qu’il s’agisse des hommes de la Restauration, de 1848 ou de la monarchie de Juillet dans la première moitié du 19ème siècle, tous vont s’atteler à l’élaboration d’une mémoire nationale. La création va donc s’appuyer sur la recherche dans le passé d’éléments de légitimation de l’ancienneté de la nation : le folklore, la langue, les travaux d’Augustin et Amédée Thierry (1828) consacrent alors les gaulois et Vercingétorix, des ancêtres prestigieux pour expliquer le génie du peuple français. On réhabilite Jeanne d’Arc, ou Etienne Marcel, citons encore le rétablissement du drapeau tricolore, l’hymne, le musée des monuments français d’Alexandre Lenoir. La nation naît d’un postulat et d’une invention mais elle vit de l’adhésion collective à cette fiction. Le sentiment national n’est spontané que s’il a parfaitement été intériorisé.
Fomenter la Nation : le rôle des HistoriensLes historiens vont s’empresser à cette tâche de production nationale. Michelet avec Le peuple (1846) qualifie les français de peuple élu et interprète le passé au regard de la révolution. Il met un accent particulier à la continuité historique qui devient l’élément par excellence dans l’étude historique de la France. La rupture, qui définissait jusqu’alors la révolution, n’a plus lieu d’exister et la révolution devient la conséquence d’un processus datant du Moyen Age.
Par ailleurs, sous l’élan de certains comme Guizot, des institutions pour restaurer les mémoires se multiplient. Une commission gère et oriente les recherches et les publications de documents inédits relatifs à l’histoire de France et à sa société afin d’apporter un engouement populaire à l’histoire nationale. Parallèlement, l’éducation et l’instruction sont propagées toujours dans la même optique : donner un semblant d’amour à une histoire commune, celle de la France. Guizot devient ministre de l’instruction en 1832 et la Loi qui porte son nom envisage l’instruction obligatoire, le rattachement des établissements scolaires et des universités à son ministère.
Autre fait fondamental, l’histoire est introduite en 1834 à titre facultatif dans les écoles primaire alors qu’en 1838, l’histoire nationale fait partie du programme des lycées. En 1865, Duruy rend obligatoire l’histoire de France dans le primaire.
L’institution du suffrage universel en 1848, même s’il subit une restriction avec la loi du 31 mai 1850 (interdit aux indigents) entreprend d’ancrer les principes de la citoyenneté dans les mentalités nationales.
La victoire de la République : enfanter la nation et anticiper après l’Etat NationLa victoire des républicains sur les monarchistes sacre le triomphe de la république dans les profondeurs du pays. La figure de l’instituteur laïque de Jules Ferry est le symbole de cette longue bataille gagnée. Dès lors, la révolution ne figure plus comme un récit des origines. La révolution reste dans la continuité du souvenir et ne s’égard plus dans les fantasmes des uns et des autres, considérée comme culte par certains et comme terreur par d’autres. La 3ème république accorde un début de légitimation académique de l’histoire de la révolution sous la houlette de la société d’histoire de la révolution française fondée en 1881. La Sorbonne ouvre en 1886 un cours d’histoire consacré à la révolution.
Pourtant, entre l’élection le 8 février 1871 d’une Assemblée nationale à dominante monarchiste, la répression terrible de la Commune en mai 1871, c’est dans le sang et la défaite que s’annonce la 3ème république. Cette Année terrible, en reprenant l’expression de Victor Hugo, n’aura toutefois pas raison des ambitions de la république à s’installer définitivement et à ancrer ses idéaux dans la mentalité nationale.
- Le manuel en devient l’institution prépondérante, avec le petit Lavisse qui irradie toutes les institutions et sème les graines d’un nationalisme exacerbé.
- On assimile définitivement la nation à la république, en faisant naître un nationalisme synthétique qui associe les grands héros de l’histoire de France au culte de la révolution.
- Toute la symbolique républicaine est mise en place : la marseillaise devient hymne national en février 79; les pouvoirs publics qui se trouvaient à Versailles depuis 1871 regagnent Paris en juin 79 ; le 14 juillet devient fête nationale (1880).
- On engage le processus de laïcisation avec la suppression de l’obligation du repos dominical ; rétablissement du divorce par la loi Naquet (84).
- Sont affirmées également des nouvelles libertés (presse, syndicale, réunion).
- La politique scolaire augure une bataille très ferme contre les catholiques. La sécularisation de la société est franchement engagée. Les lois ferry font de l’école primaire, une école « gratuite, laïque et obligatoire » (Loi du 16 juin 81 : gratuité / 28 mars 82 : obligation scolaire de 7 à 13 ans et laïcisation des programmes et des locaux Complétée par la loi de 86 sur la laïcisation des personnels). L’Eglise est peu à peu évincée de toute forme d’éducation publique.
Les maux des nationalismes …
Forger la nation, l’identité nationale est bien entendu un enjeu de taille pour les Etats. Les parties précédentes nous ont permis de mettre en évidence la poussée des nationalismes au 19ème siècle. Les expositions universelles témoignent bien de ce mouvement avec la mise en exergue de la grandeur nationale (1889 : centenaire de la Révolution). Cependant ce sont l’expansionnisme et le colonialisme qui semblent avoir été les leitmotivs les plus importants de cette création identitaire. La montée des théories liées à la race et au darwinisme social fait d’un empire par exemple, l’expression de la gloire de la civilisation nationale.
Les antagonismes nationalistes entre grandes puissances conduisent à la colonisation : de l’Algérie à partir de 1830 au congrès de Berlin en 1885 et jusqu’à la 1ère guerre mondiale, il semble bien que la formation de la nation ait eu pour vocation de transcender les frontières de l’Etat Nation.
La France, définit comme « la grande Nation », symbolise au 19ème siècle cette interrogation sur les relations entre Etat et Nation en mettent en exergue l’identité nationale qui se répercute directement sur la montée du nationalisme en Europe et qui donne au 19ème toute sa dimension. Toutefois, la question n’est pas close dans la mesure où les débats actuels laissent entrevoir de beaux jours quant à la confrontation entre Etat et Nation. Effectivement, la construction européenne et la réticence de la France à déléguer sa souveraineté nationale, les diasporas ou encore les débats liés aux nations sans Etat sont autant de point de divergence et de contre verse.



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